Un commerce équitable Nord-Nord
Flash back : 2009, la crise du lait bat son plein en Europe. Des images chocs frappent les esprits : chez nous, des millions de litres de lait sont déversés sur les prairies, par des agriculteurs au bord de la faillite. Ils réclament eux aussi un prix équitable, un commerce équitable.
 
Voilà qu’un type de commerce, bien connu maintenant du public belge, mais cantonné à des échanges commerciaux solidaires Sud-Nord, s’invite chez nous dans le débat sur nos politiques agricoles.
Et pourquoi pas ? Chez nous aussi, les producteurs agricoles sont poussés à produire plus pour un prix unitaire toujours moindre, sous peine de disparaître [1]. Au Nord comme au Sud, une agriculture sur des surfaces à taille raisonnable, en polyculture, respectueuse de l’équilibre environnemental, est trop souvent menacée par un modèle dominant de monoculture intensive.
La démarche équitable pourrait dès lors s’appliquer aux différents producteurs européens soucieux de combiner savoirs ancestraux et techniques modernes pour obtenir un modèle agricole durable, favorisant le tissu social ; des producteurs considérant leur ferme comme un écosystème vivant et qui proposent des produits de qualité supérieure, sains et nutritifs, respectant les matières premières et les consommateurs.[2]
 
 
Le commerce équitable Nord-Nord se concrétise en France et en Allemagne
 
En France, deux entreprises connues de commerce équitable, Alter Eco et Ethiquable, offrent une nouvelle démarche équitable, bio et locale aux petits agriculteurs français.
Ethiquable défend depuis toujours les petits paysans. Pas question pour elle de commercialiser du cacao ou d’autres produits en provenance de grandes plantations. Fidèle à cette logique, la gamme Paysans d’ici repose sur une charte de 27 critères pour maintenir en France une agriculture paysanne. Depuis avril 2011, 16 produits développés avec 9 groupements de producteurs français sont disponibles.
 
Alter Eco, quant à elle, lance une gamme de produits issus de l’agriculture hexagonale avec la Corab, coopérative biologique spécialisée dans les légumineuses, céréales et oléagineuses. Ses membres ont choisi de s’organiser en coopérative pour promouvoir un modèle d’agriculture respectant les critères de l’agro-écologie.
 
Au niveau du prix payé, on retrouve les conditions classiques du commerce équitable. Le prix minimum garanti par Alter Eco couvre la valeur intrinsèque du produit, incluant les coûts de production, les frais de la coopérative, et prenant en compte la moyenne du prix de chaque produit sur plusieurs années. Alter Eco préfinance à la signature du contrat et la prime versée après livraison peut être utilisée à des fins d'investissement, d’équipement ou d'aide aux nouveaux adhérents.
 
Les Allemands ne sont pas en reste. Pour Hans Hohenester de l'Association Eco-Fair : «L'exploitation des travailleurs et des fournisseurs, la dépendance envers l'agro-industrie et une politique d'achat globale voulant acquérir des matières premières à bas prix, causent d'immenses coûts sociaux et environnementaux». Il fallait donc agir ! En 2010, Naturland, un label bio bien connu, présentait au salon BioFach un lait certifié « Naturland Fair » provenant des contreforts des Alpes bavaroises. Plus de 100 produits, qu’ils soient du Nord ou du Sud, portent aujourd’hui le logo “Naturland Fair” et répondent aux standards de commerce équitable développés par l’organisation. Outre la farine et le lait allemands, le thé indien, les bananes d’Equateur ou les épices du Sri Lanka, on peut également trouver des pâtes d'une coopérative agricole italienne.
 
Une relocalisation de l’économie
Le commerce équitable de proximité puise sa légitimité dans la relocalisation de l’économie, les circuits courts, une lutte contre les excès de la globalisation faisant voyager des pommes d’Afrique du Sud en Europe. Les impacts environnementaux et le modèle de développement extraverti du commerce équitable international rendent également cohérent le développement de filières locales ou régionales. Le commerce équitable de proximité se développe d’ailleurs également au Sud. De nombreuses initiatives voient le jour dans différents pays, notamment en Equateur, en Inde, au Mexique, au Brésil, en Afrique du Sud, au Kenya... en s'appuyant sur le pouvoir d'achat des classes moyennes et un secteur touristique en plein essor.[3]
 
Mais qu’en pensent les acteurs belges de l’équitable ?
La réflexion sur la vente de produits équitables ou durables dans le Nord est toujours en cours chez Oxfam, qui avance déjà quelques éléments. Pour Oxfam-Wereldwinkels : « Le commerce équitable est un modèle mis sur pied pour rendre possible le développement durable des producteurs défavorisés des pays du Sud. La problématique de développement et les défis que rencontrent les agriculteurs du Sud sont tels qu'ils nécessitent une approche spécifique. Le commerce équitable, qui englobe les trois piliers du développement durable, est pour cela le modèle le plus approprié. »
 
« Il est important que la production durable dans le Nord soit encouragée et soutenue. Nous voulons partager notre expérience en matière d’agriculture et de commerce dans et avec le Sud, mais nous ne voyons pas cela comme la tâche première du mouvement du commerce équitable ».
L’organisation flamande voit par contre d’un très bon oeil le mariage d’ingrédients équitables du Sud et « durables » du Nord dans des produits composés. Le lait chocolaté en est un très bon exemple.
De son côté, Oxfam-Magasins du monde ne ferme pas la porte. L’ONG souhaite «ouvrir son projet plus résolument à la dimension Nord-Nord (…) et développer des synergies avec des organisations belges actives dans la promotion d’un modèle agricole paysan ». Comment précisément ? Elle doit encore le définir.
 
La Fédération belge du commerce équitable[4] se pose aussi beaucoup de questions sur « l’opportunité et la pertinence d’appliquer les standards internationaux du commerce équitable (selon les standards WFTO[5]) à des entreprises et des filières de production et de transformation déployées dans nos régions ». Si la réponse devait être positive, « la priorité serait de rester rigoureusement inscrit dans les standards du commerce équitable tels qu’ils ont été définis après de longues années de négociations et d’ajustement au niveau international. Il n’est donc pas question de « brader » les critères et les niveaux d’exigence »
 
Laissons le mot de la fin à la principale organisation de labellisation du secteur. Même si « Max Havelaar Belgique soutient toutes les initiatives visant à assurer une existence durable aux agriculteurs locaux », l’organisation « veut voir le terme Fairtrade et son label réservés aux produits fabriqués par les producteurs défavorisés du Sud. Le commerce équitable est, au départ et jusqu’à présent, une approche alternative de réduction de la pauvreté qui trouve son origine dans la philosophie ‘du commerce, pas d’aide ‘.Fairtrade s’adresse au plus d'un milliard de personnes pauvres qui vivent avec moins de deux dollars par jour. Fairtrade veut créer les conditions pour qu'ils acquièrent la position et les moyens de sortir par eux-mêmes de la spirale de la pauvreté. »
 
Les degrés d’urgence ne sont en effet pas les mêmes, comme le confirme Christophe Eberhart d’Ethiquable, « Pour les producteurs du Sud, l'enjeu est la survie directe. Ici, en France, ce qu'on défend, c'est la survie d'un modèle de production ». Un modèle qui n’inonde pas les marchés mondiaux, à des prix de dumping, balayant au passage des pans entiers du secteur agricole des pays du Sud. Un changement de modèle en Europe et aux Etats-Unis, où le tout à l’exportation domine, pourrait être ainsi un des éléments parmi d’autres du redéploiement agricole au Sud.
 
Quelles garanties ?
Les produits sont présents, sur les marchés français et allemands. En Belgique, Faircoop revendique également l’appellation équitable pour son lait Fairebel (voir plus bas). Face à cette lame qui deviendra de fond[6], quelle sera l’attitude des labellisateurs ? Vont-ils intégrer le Nord-Nord dans leur système de certification ? Vont-ils développer un label spécifique ? Un label comme Ecocert Equitable aurait un avantage certain puisque l’organisme certifie à la fois des produits bio et des produits équitables.
 
Mais une autre question pointe. Pour le commerce équitable de proximité, qu’il soit du Nord ou du Sud, une certification à dimension internationale est-elle toujours nécessaire ? Les producteurs et consommateurs ne sont finalement pas très distants les uns des autres. Une relocalisation de l’économie permet d’autres systèmes de contrôle, plus participatifs et moins coûteux. IFOAM, la Fédération internationale des mouvements pour une agriculture biologique développe, depuis 2004, ces systèmes participatifs de garantie (SPG), des « systèmes d’assurance qualité orientés localement. Ils certifient les producteurs sur la base d’une participation active des acteurs concernés, dont les consommateurs (ndla), et sont construits sur une base de confiance, de réseaux et d’échanges de connaissances ».[7]
 
Serait-ce l’avenir pour le commerce équitable de proximité, qu’il soit du Nord ou du Sud ?


Samuel Poos
Coordinateur du Trade for Development Centre
 

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FAIREBEL, le lait équitable à la mode de chez nous !
Suite à la crise sans précédent qu’a subit le monde agricole, les agriculteurs belges lancèrent leur propre marque solidaire, FAIREBEL, vendue en grandes surfaces par la coopérative FAIRCOOP, et qui garantit une rémunération correcte à tous les acteurs de la chaîne de production laitière belge.
 
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« Rien ni personne n’est plus lié à la terre que le paysan, et pourtant, rien ni personne ne lui fait plus violence, puisque pour vivre, il faut travailler ce milieu vivant pour en prélever ses fruits, rompant ainsi le cycle ancestral qui a construit cette fine couche superficielle et fragile qu’est le sol. Il y a 20 ans, en reprenant la ferme familiale, ce constat devait me gagner progressivement et me convaincre qu’il fallait changer de modèle. Passer d’une agriculture intensive destructrice à une agriculture productrice d’une alimentation saine mais aussi de biodiversité, respectueuse du sol et de son histoire et économiquement viable.»
(…) Un tel pari ne peut se gagner en solitaire. En cela, le choix de la coopérative est pertinent : des débouchés sûrs à des prix rémunérateurs, un cadre solidaire, mutualiste et de dimension humaine. » (Pascal BITEAU, Producteur Corab)
 

[1] Le nombre d’exploitations et de terres agricoles diminue chez nous à très grande vitesse.
[2] Alter Eco, dossier de presse de présentation de la nouvelle gamme, janvier 2011.
[3] Pour plus d’information sur ce sujet : consultez la brochure du Trade for Development Centre (TDC) consacrée au « Commerce équitable Sud-Sud ». Voir www.befair.be
[4] Belgian Fair Trade Federation (www.bftf.be)
[5] World Fair Trade Organisation, l’Organisation mondiale du commerce équitable. www.wfto.com
[6] Il ressort de la dernière enquête qualitative réalisée par Dedicated Research pour le TDC que le “consommer local” devient une préoccupation des consommateurs, à terme peut-être plus importante que celle envers un commerce équitable avec les pays du Sud.
[7] IFOAM