Le commerce équitable doit aussi balayer devant sa porte Le commerce équitable n’est pas le seul « système » qui paie mieux les producteurs
L’Américain Intelligentsia Coffee offre aux producteurs de café un prix très supérieur à celui du commerce équitable. Mais il n’achète que les produits d’excellente qualité. Geoffrey Watts a assisté récemment à la cérémonie de clôture de la Coupe de l’excellence du café nicaraguayen, organisée comme chaque année à Granada, dans le vieux couvent de San Francisco. Watts, 32 ans, est l’acheteur de café vert d’Intelligentsia Coffee, une société de gros et de détail de Chicago en pleine expansion. (…) Intelligentsia est une entreprise rentable, avec un chiffre d’affaires de 9,4 millions de dollars [7,5 millions d’euros] en 2005 et un taux de croissance de 21 % en 2006.
En 2003, les planteurs de la coopérative de Las Brumas se sont distingués à la Coupe de l’excellence. Depuis, Intelligentsia achète une grande partie de leur production. En 2006, Intelligentsia a annoncé être prête à travailler directement avec eux et à leur payer 1,60 dollar la livre [1,24 euro] pour de la qualité AA qui aurait obtenu une note de 84 à 87 (sur une échelle de 100) ; 1,85 dollar [1,50 euro] pour des grains AAA notés entre 88 et 93 ; et 3 dollars [2,40 euros] – du jamais-vu – pour du café extraordinaire gratifié d’un 94 et plus. Pour rappel, le label “commerce équitable” garantit un prix minimum de 1,41 dollar la livre [1,10 euro] pour des grains de café issus de l’agriculture biologique et de 1,26 dollar [1 euro] pour les autres. Jusqu’à présent, les producteurs de Las Brumas n’ont jamais été payés directement. La coopérative faîtière Cecocafen reçoit l’argent et rémunère uniformément tous les cultivateurs. D’abord muets de stupéfaction, ils ont fini par poser quelques questions. Quelle sera la part prélevée par Cecocafen, l’énorme coopérative dont fait partie Las Brumas ? Rien, a répondu Watts. “Cecocafen touchera une commission distincte d’environ 26 cents par livre de café [0,20 euro] en rémunération de services essentiels” comme le broyage à sec des grains, le préfinancement de la récolte et l’assistance technique. Comment les producteurs pourront-ils être sûrs que l’évaluation de leur café sera équitable, impartiale et cohérente ? Watts a promis de construire un laboratoire dans le village, où les planteurs apprendront à juger la qualité de leur propre café. [1] Le goût amer du café équitable
En septembre 2006, Hal Weitzman faisait quelques révélations dans The Financial Times.[2] Selon lui, au Pérou, le premier exportateur mondial de café équitable, ce type de café est cultivé par des travailleurs saisonniers payés en dessous du salaire minimum légal. « Pour Coronel Vasquez Bernardino, venu des hauts plateaux avec des amis pour récolter le café dans la région de Moyobamba, en bordure de la jungle : “C’est un bon boulot. Nous venons ici en été lorsqu’il n’y a pas de travail pour les laboureurs sur les hauts plateaux.” Lui et les autres ouvriers travaillent de 6 à 16h30, pour un salaire de 10 soles par jour (environ $3) – mieux que les 8 soles par jour payés par certains fermiers. Toutefois, ce montant est en dessous des 11.20 soles par jour qui constituent le minimum légal qu’ils devraient recevoir. Mr Vasquez n’est pas au courant que le salaire qu’il reçoit se situe en dessous minimum légal au Pérou. Il ne sait pas non plus que le café qu’il récolte finit parfois sur les rayons des détaillants du monde développé porteur d’un label équitable ou d’une autre certification, et vendu plus cher à des consommateurs prêts à payer plus pour un produit qui se revendiquent à grand bruit d’une production éthique ». Le Financial Times a visité 5 petits producteurs de café péruviens, tous certifiés “équitable”. Chaque ferme emploie entre 12 et 20 travailleurs saisonniers pendant la récolte. Après déduction de 30% du salaire pour l’hébergement et les repas, les fermiers sont obligés légalement de payer leurs travailleurs au moins 11.20 soles par jour. Dans 4 des 5 fermes visitées par le Financial Times, les travailleurs recevaient 10 soles par jour, dans la cinquième, 12 soles par jour. Pour Luuk Zonneveld, directeur de FLO “Aucun certificateur ne peut vérifier qu’à aucun moment, il n’y a pas de travailleurs payés en dessous du minimum légal.” Pour un producteur péruvien de café certifié équitable, « il n’est pas possible - dans les contrées rurales éloignées d’un pays en développement - de contrôler combien un fermier paie ses travailleurs saisonniers ». « Beaucoup de fermiers gagnent eux-mêmes moins que le minimum légal ». Une des critiques que voit le jour dans l’industrie du café est que FLO trompe les consommateurs sur sa capacité à contrôler la production. FLO Cert, organisme officiellement indépendant de FLO, vérifie, contrôle le processus de certification. Certaines personnes réclament un auditeur externe. "La manière dont le label Fairtrade se met en avant est un peu irresponsable" affirme Geoffrey Watts, d’Intelligentsia Coffee. « Les certificateurs ont besoin d’un contrôle externe ». Du café équitable produit en zone protégée, dans la forêt tropicale.
Grâce aux satellites, une ONG canadienne a découvert qu’une association de producteurs de café, recevant la certification “équitable”, cultivait environ 20% de son café dans la forêt tropicale protégée du Nord du Pérou.
[1] Du café acheté et vendu au prix fort, Courrier International hebdo n° 819 - 13 juil. 2006, traduction d’un article de Michaele Weissman The New York Times [2] Hal Weitzman, “The bitter cost of Fair Trade Coffee” et “‘Fair’ coffee workers paid below minimum wage”, The Financial times, 8 septembre 2006. |